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Seppuku :

Ou le suicide rituel

Dans le panthéon de l’imaginaire collectif, l’archipel nippon tient une place particulière. Ce peuple insulaire fait un peu office de vilain petit canard de l’humanité. En tant que tel, il représente une source d’inspiration journalistique inépuisable. Tantôt diaboliques : les Japonais allaient acheter le monde après que Mitsubishi ait acquis le « Rockefeller Center » à New York en 1989 (évènement comparé à Pearl Harbor par les média américains) ; tantôt différents : les médias s’attardent alors sur les méandres sinueux des mécanismes de la société nipponne. Le problème du suicide revient alors invariablement : l’orthodoxie veut que sous la pression intolérable des examens compétitifs, un grand nombre de jeunes étudiants prennent leur vie, chaque année. Si les statistiques du taux de suicide nippon ne sont en fait pas particulièrement spectaculaires (1.5 fois ceux des Etats-Unis), il est vrai que celui-ci revêt une signification culturellement spécifique. C’est qu’en Occident, on ne considère le suicide que comme un phénomène social. Les journaux parlent souvent de chagrins intimes ou de maladies incurables. On se suicide par désespoir ; parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue ; parce que la souffrance est inutile. Le suicide occidental sent la resignation; il manque singulièrement d’imagination. Le suicide oriental prend des formes beaucoup plus variées. Les moines bouddhistes qui s’immolaient par le feu par protestation avaient des motivations politiques. Le sacrifice suprême prend alors une forme de message : ma vie et tous ses plaisirs ne sont pas aussi importants que la résolution de l’occupation chinoise du Tibet. En Inde, les vieux Yogis réunissent leurs disciples pour un dernier adieu, avant d’arrêter le battement de leur cœur par la totale maîtrise de leur corps.

 

La relation à la mort prend une place toute particulière dans le code samurai qui régissait la vie de ses moines-soldats jusque dans ses moindres détails : comment se conduire lors d’une beuverie ; comment tenir une assemblée ; l’art des cosmétiques (qui font partie de la guerre psychologique). La clé de voûte de l’édifice se trouve dans la continuité de la tradition Zen, qui enseigne que chaque activité doit se pratiquer comme une seconde nature, sans intervention consciente (voir Katachi) : un Samurai doit passer le plus clair de son temps à se préparer à mourir. Il doit devenir un virtuose de la mort. Au moment voulu, il ne doit pas hésiter un seul instant devant le sacrifice ultime. Ce genre de pratiques -allant contre les instincts de préservation naturels, il doit même aller plus loin : si le choix se pose entre la vie ou la mort, l’homme d’honneur doit choisir la mort. Si l’on considère la guerre comme un jeu de poker, celui qui est prêt à mourir peut pousser les enchères. Le sujet est d’actualité et la comparaison pertinente : l’Occident du haut de sa supériorité technologique re-découvre avec horreur que quatre hommes déterminés peuvent infliger de grands dommages. La détermination humaine poussée jusqu’à son sacrifice suprême est une arme redoutable. L’Occident a ses contradictions sur le sujet. Il justifie le sacrifice ultime pour une cause juste : le concept de mort héroïque. Cette notion de cause juste n’existe pas dans l’archipel. Inversement, il n’y a pas de mort vaine.

 

Dans ce contexte, la mort n’est pas terrifiante. Les écrits insistent sur la relativité du choix puisque notre destin est scellé. « Shoganai » disent les Japonais sans arrêt : il n’y a rien à faire. La seule liberté réside dans le choix du moment opportun. La mort étant vu comme une fatalité naturelle ; seul son moment peut être influencé. Le Seppuku ou suicide rituel par éventration permet exactement cela. Autrefois, choisir son moment permettait de préserver son honneur dans le cas ou on avait manqué à son devoir. Associant les shoguns commerciaux et les Samurais, les journalistes comparent souvent le Seppuku aux « Inseki-Jisatsu » : cette forme de suicide qui ressemble à une prise de responsabilité, typiquement lors d’un scandale lié à la corruption ou à une faillite frauduleuse. La mort volontaire permet aussi de prouver sa fidélité à son souverain. Ainsi le Seppuku du maréchal Nogi, au lendemain de la mort de l’empereur Meiji (1912) témoigne de la fidélité totale vouée à son seigneur jusque dans la mort. Ce privilège réservé exclusivement à la noblesse d’épée n’est plus pratiqué depuis le XIXième. Mishima en 1970, dans une dramatique et spectaculaire mise en scène se donna la mort selon le célèbre rituel. En ravivant cette tradition séculaire, il choqua profondément le pays. Dans ce cas, le suicide rituel revêt même une certaine beauté héroïque (Mono no aware). Cette troisième forme de sacrifice « offre un témoignage visible de la sincérité de celui qui se tue » et permet d’attirer l’attention sur la cause qui a motivé le sacrifice ultime : Mishima se révoltait ainsi contre une certaine dérive morale qui accompagnait les temps modernes.

 

Le Japon ne possède pas de dieux avec une faux comme il pouvait y en avoir dans l’Europe médiévale. Une incarnation de la mort nippone n’aurait rien de répugnant. Loin de visions de corps putréfiés, les cimetières à Tokyo sont les meilleures oasis de tranquillité ; très nombreux et occupant des emplacements de choix dans le paysage tokyoïte (parmi l’immobilier le plus cher au monde), ils sont des lieux de ballade où l’on promène ses poussettes. Ils occupent une place équivalente aux parcs londoniens, ou à Central Park, sorte de poumons de la cité. Pendant le printemps, on vient y admirer les prouesses que la nature fait éclore. Ils sont alors les endroits les plus beaux de Tokyo ; îlot de nature paisible dans un océan de béton surpeuplé. Pendant « Hanami » (festivités qui tournent autour de l’observation des Sakuras, ces superbes fleurs de cerisiers japonais), les foules viennent pique niquer sur les tombes, pour fêter le début d’un nouveau cycle de vie sous les cerisiers.

   


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